UNE VENGEANCE IMPITOYABLE par Guy Boothby (1902)

 
Best-seller de la littérature de mystère et d’aventure autour des années 1900, Guy Newell Boothby (1867-1905) naquit à Adélaïde, en Australie d’une famille impliquée dans la politique et la justice, puis fit ses études en Angleterre avant de revenir au pays. Après des tentatives peu fructueuses en tant qu’auteur de livrets d’opéra puis un emploi de secrétaire privé du maire d’Adélaïde suivi d’un séjour à Brisbane, Guy Boothby retourna à Londres en 1894.
 

 
Cette année-là, il publia son premier livre, On the Wallaby, relation d’un voyage aventureux qu’il avait fait avec son frère au travers de l’Australie, puis son premier roman, In Strange Company, qui fut un succès immédiat et marqua le début d’un brève et intense carrière à laquelle une pneumonie mit brutalement fin en 1905.
En un peu plus de dix ans, Guy Boothby publia une cinquantaine de volumes, romans et recueils de nouvelles explorant à peu près tous les thèmes de la littérature de genre, y compris une incursion dans l’Anticipation avec le roman A Crime of the Under-Seas (1905). De cette œuvre pléthorique se détachent la série des cinq romans de qualité inégale consacrés au Dr Nikola (1895-1901), un des « méchants » les plus populaires de l’époque et qui mêle aventure et fantastique dans une quête à rebondissements de l’immortalité, celle des nouvelles relatant, à partir de 1897, les aventures du gentleman cambrioleur Simon Carne, précurseur du Raffles de E. W. Hornung (en recueil A Prince of Swindlers, 1900), et enfin un excellent roman fantastique sur le thème du Juif Errant, Pharos l’Egyptien (1898).
J’ai eu le plaisir de faire éditer pour la première fois en français Docteur Nikola (1896) et L’expérience du Dr Nikola (1899), les deux meilleurs romans de la série, et de faire rééditer après presque de 90 ans Pharos l’Egyptien.
Une des aventures de Simon Carne, « The Duchess of Wilshire’s Diamonds » (1897) fut adaptée à la TV anglais en 1971 dans la série The Rivals of Sherlock Holmes et le premier roman avec le Dr Nikola, A Bid for Fortune (1895) servit de scénario à un film muet britannique du même titre en 1917.
Guy Boothby fut assez souvent publié de son vivant en France, surtout des récits d’aventure et de police, et le relevé complet de ces traductions en revues et journaux reste encore à faire…
Conteur né et bourreau de travail dictant ses histoires à un secrétaire sans guère se soucier de les relire (comme cela se constate dans la chronologie quelque peu bancale des Dr Nikola…), Guy Boothby sut captiver un large public friand de scénarios simples mais efficaces et jouant à fond la carte du rebondissement et de l’exotisme. Honni par la critique « sérieuse » qui, outrée par son succès qui en avait fait un homme riche et décomplexé (passionné de chevaux, de chiens hors de prix et de poissons exotiques…), l’accusait de tous les maux, y compris de corrompre l’esprit de la jeunesse, il fut une véritable vedette de la littérature populaire dans tout l’Empire Britannique. Il suffit de parcourir les journaux australiens et néo-zélandais d’alors, par exemple, pour s’en convaincre…
Guy Boothby n’écrivit qu’une grosse demi-douzaine de nouvelles fantastiques dont celle-ci-dessous, la première à être parue en français, traduite par mes soins voici une trentaine d’années dans la défunte revue Thriller… - RDN

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UNE VENGEANCE IMPITOYABLE

 

GUY BOOTHBY

 

Pour reprendre cette expression évocatrice des Mers du Sud, j'ai eu dans ma vie la malchance de me retrouver « sur le sable » dans pas mal d'endroits. Des gens affirment qu'il est bien pire d'être échoué à Trafalgar Square que, par exemple, à Honolulu ou à Rangoon. Quoi qu'il en soit, le plus mauvais moment que j'aie eu à passer est celui que je vais maintenant vous raconter. J'avais traversé le Pacifique sur le gaillard d'avant d'un paquebot-poste américain que j'avais abandonné à Hong-Kong où j'avais pris un charbonnier pour redescendre sur Singa­pour. Comme les choses n'étaient pas brillantes là-bas, je m'étais engagé sur un bateau hollandais en partance pour Batavia, avec l'intention de faire route vers l'Aus­tralie. Et ce fut à Batavia que les vrais problèmes commencèrent. À peine débarqué je tombai malade et le peu d'argent que j'avais entrepris de mettre de côté fondit comme neige au soleil. Je ne savais plus que faire... et j'étais au bout du rouleau. Je n'avais strictement rien à vendre, même s'il y avait existé des acheteurs, et d'horribles visions de geôles hollandaises se mirent à m'importuner.

C'était la nuit du 23 décembre, une nuit comme ils n'en connaissaient pas, au pays, j'en suis sûr. Il n'y avait pas un nuage dans le ciel et les étoiles brillaient comme les lampes des quais de la Tamise quand vous les regardez du Waterloo Bridge. J'étais en train de fumer sur la véranda pavée de briques de l'hôtel, en me demandant comment j'allai payer ma note, quand un homme passa les portes de l'hôtel, traversa le jardin et longea la véranda jusqu'à l'endroit où j'étais assis. Je notai qu'il était très grand, très large d'épaules et qu'il avait l'air de quelqu'un qui savait ce qu'il voulait et comment y parvenir.

« Qui cela peut-il bien être ? » me dis-je, en m'attendant à moitié à ce qu'il me dépasse et continue en direction du bureau du directeur. On peut donc imaginer mon étonnement quand je le vis prendre une chaise contre le mur et s'asseoir à mes côtés.

—    Bonsoir, dit-il, avec le calme de celui qui s'adresse à un ami à l'étage d'un bus.

—    Bonsoir, répliquai-je sur le même ton.

—    Vous vous appelez Frank Riddington, je crois ? continua-t-il avec le même calme.

—    Je le crois également, répondis-je, mais je ne sais pas comment vous, vous le savez.

—    Cela n'a aucune importance, fit-il. Laissons tout ça de côté et permettez-moi de vous faire part de quelques nouvelles.

Il resta un moment silencieux en tirant sur son cigare d'un air méditatif.

—    Je ne sais pas si vous êtes au courant de l'aimable intention qu'ont les gens de cet hôtel de vous jeter à la rue demain matin, continua-t-il. Le propriétaire semble penser qu'il est improbable que vous serez à même de payer votre note.

—    Et par Dieu, il n'est pas loin de la vérité, répondis-je. C'est Noël, je sais, et je suis sans doute au lit en train de rêver. Et vous êtes sûrement la fée marraine envoyée pour me tirer de ce mauvais pas.

Il eut un rire bref et coupant.

—    Comment comptez-vous vous y prendre ?

—    En mettant une petite affaire sur votre route. J'ai besoin de votre aide, et si vous me l'accordez je compte vous donner assez d'argent non seulement pour régler votre note mais aussi pour qu'il vous en reste encore après. De plus, vous pourrez quitter Batavia si vous le désirez.

—    Le simple fait de me proposer l'affaire dont vous parlez est satisfaisant pour moi, répondis-je, et vous pouvez la considérer comme conclue. Que dois-je faire ?

Il tira plusieurs longues bouffées sur son cigare.

—    Avez-vous entendu parler du Général Van der Vaal ?

—    L'homme qui commandait, jusqu'à ces derniers temps, les forces hollandaises à Achin ?

—    Celui-là même. Il est arrivé à Batavia il y a trois jours. Sa maison se trouve dans King's Plain, à trois quarts de mile environ d'ici.

—    Bon, et alors ?

Se penchant un peu vers moi et baissant la voix, il continua :

—    Je veux m'emparer du Général Van der Vaal — il le faut ! — et cette nuit-même !

J'eus durant quelques instants des doutes sur son bon sens.

—    J'ai bien peur de ne pas avoir très bien saisi l'affaire, dis-je. Dois-je comprendre que vous allez enlever le Général Van der Vaal ?

—    Tout à fait ! s'exclama-t-il. Je vais l'emmener hors de l'île. Vous n'avez pas besoin de savoir pourquoi à ce stade de l'opération. Je n'aurais pas dû vous impliquer là-dedans, mais mon second est tombé malade et j'ai dû lui trouver un remplaçant.

—    Vous ne m'avez pas encore donné votre nom, répondis-je.

—    Cela m'a échappé, fit-il. Mais vous pouvez le savoir maintenant. Je suis le Capitaine Berringer !

Vous imaginez ma surprise. J'étais assis là à discuter avec le fameux Capitaine Berringer dont les agissements étaient connus de Rangoon à Vladivostock... de Naga­saki à Sourabaya. Lui et son frère — dont on n'avait d'ailleurs plus entendu parler depuis quelques temps — avaient été plus que suspectés de s'être livrés à des actes de piraterie flagrants. Les Hollandais les connaissaient comme voleurs de perles dans les eaux interdites. Les Russes avaient menacé de les pendre pour le vol de peaux de phoques dans le Détroit de Behring alors que les Français avaient des faits à leur reprocher au Tonkin qui leur assureraient un bon séjour à l'ombre là-bas s'ils réapparaissaient dans les environs.

—    Alors, que pensez-vous de mon offre ? questionna-t-il. C'est aussi facile à faire que pour l'hôtel de vous jeter à la rue demain matin.

J'en étais certain. Mais je voyais aussi que s'il manquait son coup, je serais, selon toute vraisemblance, dans une situation bien pire qu'avant.

—    Où est votre bateau ? lui demandai-je prêt à parier qu'il en avait un sous la main.

—    Dissimulé aux environs de la côte. Nous le prendrons avant le lever du jour.

—    Et vous m'emmènerez ?

—    C'est comme vous voulez, fit-il.

—    Je viendrai. Batavia va devenir brûlante pour moi après cette nuit. Mais il va falloir régler d'abord la question de l'argent car je vais devoir payer cette vermine de propriétaire cette nuit-même.

—    J'aime votre honnêteté, dit-il avec un sourire moqueur. Il serait si facile pour vous de filer sans payer...

—    Capitaine Berringer, fis-je, qui que je sois maintenant, j'ai été un gentleman dans le passé.

Un quart d'heure plus tard, l'addition était payée et je m'étais mis d'accord avec mon nouvel employeur sur un rendez-vous à minuit pile à l'extérieur du Harmonie Club. Je n'irai pas jusqu'à dire que je n'étais pas nerveux car ce serait travestir la vérité. Van der Vaal avait la réputation d'être un homme cruel et s'il nous mettait la main dessus, il nous faudrait alors compter sur bien peu de pitié de sa part. À la minute dite j'arrivai au rendez-vous pour y trouver le capitaine qui m'y attendait déjà. Puis, nous nous dirigeâmes vers King's Plain en restant bien dissimulés dans l'ombre des arbres. Nous étions à peine partis que Berringer me mit un revolver dans la main, que je glissai ensuite dans ma poche.

—    Espérons que nous n'aurons pas à' nous en servir, dit-il, mais il faut toujours être prêt à tout.

Alors que nous avions escaladé le mur et que nous étions en train de nous approcher de la maison en nous glissant toujours dans l'ombre des arbres, je me dis que l'aventure avait assez duré en ce qui me concernait. Mais il était maintenant trop tard pour faire machine arrière, même si le Capitaine m'avait autorisé une chose pareille.

Soudain celui-ci posa une main sur mon bras.

—    Sa chambre est située de ce côté, au bout, murmura-t-il. Il dort la fenêtre ouverte et son lit se trouve dans le coin le plus éloigné. Sa lampe brûle toujours et espérons qu'il se soit endormi. S'il donne l'alarme, nous sommes faits !

Je ne nierai pas que j'étais bien trop effrayé pour lui répondre. Cependant, ma peur ne m'empêcha pas de le suivre au cœur du bosquet s'élevant près des marches qui conduisaient à la véranda. Là, nous enlevâmes nos bottes et fîmes nos préparatifs avant. Puis nous nous avançâmes sans bruit sur la pointe des pieds, montâmes les marches et allâmes dans la direction de la chambre du Général. Nous savions qu'il était pour une discipline stricte et que son garde en serait un au sens fort du mot.

La lourde respiration provenant du coin le plus éloigné de la pièce nous apprit que notre homme dormait profondément. Une faible lumière sortait d'une mèche flottant dans une coupelle remplie d'huile de noix de coco et éclairait la chambre, nous dévoilant un grand lit de style hollandais fermé par des moustiquaires. Nous nous dirigeâmes vers lui. On y voyait la silhouette d'un homme étendu de tout son long. Pendant que le Capitaine se préparait, je levai la toile. Une seconde après, celui-ci sautait sur sa victime, la saisissait à la gorge et se mettait à la ficeler. Un bâillon fut promptement enfoncé dans sa bouche pendant que je lui tenais les poignets. Et en moins de temps qu'il faut pour le dire le Général se retrouva pieds et poings liés sans pouvoir résister ou appeler à l'aide.

—    Prenez ses habits, murmura Berringer en désignant des vêtements sur une chaise. Puis empoignez-lui les chevilles et moi les épaules. Mais sur votre vie, pas un bruit !

En moins de dix minutes, nous l'avions emmené et hissé par-dessus le mur où nous trouvâmes une charrette indigène qui nous attendait et dans laquelle nous montâmes avec lui.

—    À Tanjong Prick maintenant, dit le Capitaine. Nous devrons avoir quitté ces îles avant le jour.

A un point convenu d'avance et situé à quatre ou cinq miles du port, nous nous engageâmes sous un petit bosquet de palmiers.

—    Vous êtes toujours d'accord pour venir avec moi ? me demanda le Capitaine pendant que nous tirions le Général inanimé de la charrette pour le déposer sur le sol.

—    Plus que jamais. Java ne me verra pas un instant de plus.

Berringer consulta sa montre et vit qu'il était exactement deux heures et demie du matin. Une seconde plus tard un sifflement aigu vint de la plage.

—    C'est notre bateau, fit Berringer. Venez, nous allons l'y emmener. ;'

—    Nous nous dirigeâmes donc dans cette direction. Cependant, je dus attendre d'être le long d'un brick de bonne apparence et de monter à son bord pour me sentir plus rassuré.

—    Prenez-le et mettez-le dans la cabine arrière, dit le skipper à deux de ses hommes de main en désignant le Général prostré. Puis se tournant vers le lieutenant qui était à ses côtés, il ajouta : Appareillez et sortez-no us d'ici. Suivez-moi, Mr Reddington.

Je l'accompagnai sur le pont puis dans la cabine arrière, les deux marins et leur lourd fardeau nous précédant. Là seulement, les liens du malheureux lui furent ôtés. Ils avaient été si serrés que lorsque nous le libérâmes il était si faible qu'il ne put même plus tenir debout et se laissa tomber sur un des sièges près de la table. Il enfouit son visage dans ses mains.

—    Qu'est-ce que cela signifie ? demanda-t-il enfin en nous regardant avec un air de dignité forcé et pitoyable. Pourquoi m'avez-vous amené ici ?

—    C'est facile à expliquer, dit le Capitaine. L'an dernier, à Noël, vous commandiez les troupes à Achin. Vous souvenez-vous d'un Anglais nommé Bernard Watson qui partagea le destin des rebelles ?

—    Je l'ai fait pendre le jour de Noël, répondit l'autre.

—    Exactement, fit Berringer. Et c'est pour ça que vous êtes ici cette nuit. C'était mon frère. Et nous serons quittes quand je vous pendrai à la vergue le matin de Noël.

—    Bon Dieu, Capitaine ! criai-je. Vous n'allez pas faire ça !

—    Si, répondit-il avec une fermeté qui ne laissait place à aucun doute.

Cette idée était trop horrible. J'essayai de me convaincre que si j'avais su comment cela allait finir, je n'aurais jamais pris part à cette affaire.

Une cabine avait été apprêtée pour le Général et il y fut conduit. Une fois la porte refermée à clé, le Capi­taine et moi nous nous retrouvâmes seuls face à face. Je le suppliai de reconsidérer sa décision.

—    Je ne change jamais d'avis, me répondit-il. Cet homme sera pendu au lever du jour après-demain. Il a pendu mon frère de sang-froid et je vais lui infliger la même chose. Et maintenant, ça suffit. Je vais aller voir mon second qui souffre depuis une semaine. Si vous voulez manger, le steward vous donnera ce qu'il vous faut, et si vous voulez une couchette... eh bien, vous pouvez vous en occuper tout seul.

Là-dessus, il tourna les talons et me laissa seul.

J'étais dans de beaux draps. A tous égards, j'avais été complice d'un meurtre, et si l'un des marins de Ber­ringer décidait de nous dénoncer je me retrouverais coincé et accusé d'assassinat. Je me creusai en vain l'esprit pour essayer de trouver un plan qui puisse nous sauver le malheureux et moi. Je ne trouvai absolument rien à faire.

. Durant tout le jour suivant nous fîmes voile en direction des côtes nord de l'Australie, à ce qui me semblait. Je rencontrai le Capitaine aux repas et sur le pont. Il paraissait morose et renfrogné et donnait ses ordres d'un ton sec. Pas une fois, je ne l'entendis parler du malheureux prisonnier. J'essayai d'aborder le sujet avec le second dans l'espoir qu'il aurait le même point de vue que moi mais je compris rapidement que mes tentatives étaient plutôt mal reçues. Quant à l'équipage, je découvris très vite qu'à deux exceptions près, il était entièrement composé de Canaques dévoués corps et âmes à leur Capitaine. Je fus convaincu qu'ils ne feraient rien que ce dernier ne souhaiterait pas. J'espère sincèrement n'avoir jamais à repasser un pareil Noël.

En fin d'après-midi j'affrontai le Capitaine dans sa cabine et une fois de plus m'aventurai à lui demander d'y repenser à deux fois avant de commettre un tel acte. Dix minutes plus tard, j'étais de retour dans la cabine arrière, encore plus convaincu et plus triste que jamais. À partir de cet instant, je me résignai à affronter l'inévitable.

A six heures et demie ce soir-là, le Capitaine et moi dinâmes seuls. Après, je montai sur le pont. C'était une belle nuit de pleine lune avec juste assez de vent pour gonfler la toile. Le mer était comme du verre avec une longue queue de lumière phosphorescente en guise de sil­lage derrière le bateau. Je n'avais plus vu notre skipper depuis que huit heures avaient sonné. Cependant, à dix heures, juste au moment où je songeai à rentrer, il émergea du capot et fut à côté de moi en quelques enjambées.

—    Belle nuit, Riddington, dit-il d'une voix étrange et dure, bien différente de son ton habituel.

—    Une très belle nuit, répondis-je.

—    Riddington, dit-il à nouveau avec une soudaine véhémence, croyez-vous aux fantômes ?

—    Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la question, répondis-je. Pourquoi me demandez-vous cela ?

—    Parce que j'ai vu un fantôme cette nuit. Le fantôme de mon frère Bernard qui fut pendu par l'homme enfermé dans la cabine en-dessous de nous, il y a juste un an, au lever du jour. Ne vous méprenez pas sur ce que je suis en train de vous dire. Si vous le désirez, vous pouvez prendre mon pouls et vous verrez qu'il bat aussi régulièrement que d'habitude. Je n'ai pas bu une goutte d'alcool de la journée et je crois honnêtement que je suis aussi sain d'esprit qu'un homme peut l'être dans ce monde. Et pourtant, je peux vous dire que mon frère était à mes côtés dans ma cabine il n'y a pas un quart d'heure de ça.

Ne sachant pas quoi répondre, je me tins coi sur l'instant. Puis, je finis par lui demander :

—    Vous a-t-il dit quelque chose ?

—    Il m'a dit que je ne devais pas exécuter ma vengeance contre Van der Vaal ! C'était à lui de s'en occuper. Mais j'ai donné ma parole et je ne changerai pas d'avis. Fantômes ou pas, il sera pendu à l'aube !

Ayant fini de parler, il se retourna et s'éloigna de moi pour redescendre dans la coque.

Je ne vais pas prétendre avoir dormi cette nuit-là. Ce dont je suis sûr, c'est que le Capitaine ne quitta pas sa cabine de toute la nuit. Une demi-heure avant le lever du jour, il vint cependant dans la mienne.

—    Venez sur le pont, dit-il. Le moment est venu.

Je le suivis et trouvai les horribles préparatifs terminés. Une fois de plus, je plaidai la pitié de toutes mes forces et une fois de plus, je n'arrivai pas à le faire changer d'avis. Même la vision qu'il avait dit avoir vu semblait oubliée.

—    Amenez-le sur le pont, dit-il enfin au second en lui tendant la clé de la cabine. L'autre disparut et moi, incapable de me contrôler, j'allais contre le bastingage et me mis à fixer l'eau immobile. Le brick bougeait à peine. J'entendais maintenant le bruit des pas dans l'escalier. Je me retournai, le visage livide pour voir le second et deux des hommes émerger de la cale. Ils s'approchèrent du Capitaine qui me paraissait ne pas les voir. À l'étonnement de tous, il regardait droit devant lui en direction de la poupe, avec une expression de terreur indescriptible peinte sur son visage. Puis, avec un grand bruit, il perdit l'équilibre et tomba sur le pont. Nous nous précipitâmes à son secours, mais, c'était trop tard. Il était mort.

Qui peut dire ce qu'il vit durant cette affreuse demi-minute ? Le second et moi, nous nous regardâmes l'un l'autre en proie à la stupéfaction. Je.fus le premier à retrouver ma voix.

—    Le Général ?

—    Mort, répliqua l'autre. Il est mort au moment où nous sommes entrés dans la cabine pour le chercher. Dieu me vienne en aide... vous ne verrez jamais une chose pareille ! On aurait dit qu'il se battait avec quelqu'un qu'il ne pouvait pas voir et qui l'étranglait lentement.

Je ne voulus pas en entendre plus et m'éloignai. Je ne suis pas superstitieux, mais je me dis, qu'après tout, le frère du Capitaine avait eu raison quand il lui avait dit qu'il se vengerait de ses propres mains...

 

Traduit de l'anglais par Richard D. NOLANE
Titre original : Remorseless Vengeance
(in recueil Uncle Joe’s Legacy, Londres : F. V. White, 1902, UK),
 in Thriller # 8, 1983, reprise dans l’anthologie
Noëls Rouges réunie par Jean-Pierre Croquet, Julliard, 1989.

 

Traduction © Richard D. Nolane

Reproduction strictement interdite sans autorisation du traducteur.

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